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- dernière maj le 30 mars 2011
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Il ne tient qu’à vous de nous y rejoindre…

 

Aïda Mady Diallo : L’Africaine de la série noire

"Kouty, mémoire de sang" est un livre qui n’est pas passé inaperçu, et pour cause ! Son auteur est une femme. Une femme noire. Une africaine. Une Malienne. Première femme du continent à être publiée dans la Collection Série noire de Gallimard, Aïda Mady Diallo suscite intérêt et curiosité. Et parce que la trame de ce roman policier se construit autour d’un sujet sensible de l’Histoire du Mali, il devient un livre-symbole qui mérite toute l’importance qui lui est accordée. Quant à celle dont la plume a craché ce récit couleur de sang qui appelle à la tolérance et au pardon, elle aurait peut-être préféré vivre incognito, laissant les gens lire son livre et en penser ce qu’ils veulent. Mais on n’échappe pas toujours aux feux de la rampe. Après "En toutes lettres" il y a quelques jours, nous avons rencontré celle qui semble être l’auteur malien le plus "courtisé" du moment. Voici le portrait de Aïda Mady Diallo...

A première vue, on peut la trouver timide. Avec cet air trop calme, cette apparence fragile, ce regard bon enfant, ce léger sourire quasi permanent au coin des lèvres qui donne à son petit visage ovale un brin de charme glacé et de froide sympathie.

Et pourtant ! Derrière cette façade se cache une grosse tête. Je veux dire une tête bien pensante fixée sur des épaules solides. Au contact, la glace, qui n’est qu’un mirage, disparaît et vous avez en face une femme chaleureuse, joviale, enthousiaste et, parfois même, assez taquine.

Alors le léger sourire se transforme en éclats de rire constants d’une agressivité suave et contagieuse. Et là, vous l’avez, Aïda Mady Diallo. L’écrivaine. Non, plutôt l’écrivain.

Elle ne semble pas apprécier ce féminin pourtant réclamé par des féministes. Peut-être la fin "vaine" sonne-t-elle trop "vanité". En tout cas, l’auteur de Kouty, mémoire de sang préfère l’appellation "écrivain" pour la désigner. Le décor est ainsi planté !

Sur elle-même, elle n’aime rien dire. "Le livre est plus important que son auteur" ne cesse-t-elle de répéter à chacune de mes tentatives d’ouvrir une brèche, parfois au mépris de certaines convenances…

Ma curiosité se contentera finalement de ce que tout le monde sait déjà : "Bac scientifique, études en agro-économie, ingénieur agro-économiste de formation, travaillant chez un fournisseur d’accès Internet, par hasard ".

Il vaut mieux revenir sur le sujet qui la met plus à l’aise : son premier roman publié chez Gallimard, dans la collection "Série noire". Un livre dont la principale source d’inspiration fut les médias - journaux, radios, télévision.

"Kouty [NDLR : le livre sera ainsi appelé tout le long de l’entretien] est le résumé de petites histoires entendues de part et d’autre qui ont fait leur petit chemin dans ma tête… A l’époque [NDLR : Au moment du conflit dans le septentrion malien] les gens voyageaient beaucoup entre le Nord et Bamako. Ils en revenaient avec des récits tellement épouvantables ! Un beau jour, j’ai décidé de me débarrasser de ces images d’horreur qui me troublaient l’esprit. J’ai pris un cahier d’écolier et puis voilà…"

"Mon roman est un appel à la tolérance et au pardon..."

Et puis voilà, "Kouty, mémoire de sang" est né. A partir d’un cahier exutoire. Une volonté d’auto exorcisme ? "Absolument ! Je pense que derrière toute écriture, il y a un petit peu de ça, que ce soit conscient ou non", dit-elle.

Au sujet de Kouty, le personnage central de son livre dont elle a fait une métisse, Aïda dit que c’est un appel à la tolérance et au pardon, "parce que les Maliens doivent s’accepter pour continuer à vivre ensemble".

Paradoxe quand on sait avec quelle sadique obstination Kouty, modèle parfait de l’anti-héroïne, exécute méticuleusement son plan de vengeance. Avec un sang-froid au-delà du réel. Mais l’écrivain défend son personnage ou, plus justement, se défend : " la vengeance à laquelle s’adonne Kouty est une parenthèse qu’elle veut absolument accomplir pour échapper à la folie et pouvoir survivre".

Et d’ajouter que son livre est une pure fiction et que Kouty n’est pas un modèle à suivre. "Il y a plus de courage à pardonner qu’à se venger" continue Aïda qui pense que dans la réalité une femme est incapable de commettre des crimes comme l’a fait son personnage.

Pour elle "la femme est plus forte et plus apte à pardonner que l’homme".

Quant à l’impression d’inachevé que donne l’œuvre en fin de lecture, l’auteur a son explication bien à elle : "Quand je vais voir un film ou quand je lis une histoire, ce qui m’embête un peu, c’est la fin qu’on se sent toujours obligé de donner. Alors moi, je laisse une porte ouverte à chacun pour s’imaginer la fin de Kouty".

C’est vrai que Aïda n’a rien de ces bombes de la parole qui vous arrosent de mots sans fin et vous lient la langue avec des nœuds de phrases interminables. C’est vrai que Aïda refuse l’étiquette de "littéraire" et trouve même "drôle qu’on [la] taxe d’écrivain" pour avoir "écrit juste un petit livre".

Mais la jeune dame qu’elle est a une éloquence incisive, même si elle doit, par moments, tarder à trouver le mot juste, le mot fort, le vrai mot, pour exprimer le fond de sa pensée. Elle parle avec cette assurance provocante et cette conviction entêtée qui vous désarment. "La poésie n’est pas mon truc" dit-elle.

Et pourtant, à faire attention à la prose de ses discours, on découvre cette finesse d’esprit qui donne aux mots une autre beauté lyrique et entraînante. Peu importe, de temps en temps, leur pseudo-subtilité.

"Je ne me sens pas porteuse d’un combat..."

Aïda un écrivain de combat ? "Non. Je suis venue à l’écriture parce que j’ai trouvé ce mode de communication approprié à l’expression de ce que j’avais au fond de moi-même, et non parce que j’avais un combat à mener ou parce que je suis femme… En fait, c’est après la publication de mon livre que je me suis rendue compte, mais vraiment après, que je fais partie de la minorité féminine qui écrit. Je pense que les femmes qui m’ont précédée, notamment les grandes Aminata Sow Fall, Ken Bugul, Mariama Bâ… avaient un combat à mener. Parce que c’était l’époque. Elles ont déjà fait le travail de combattantes, de militantes. Nous autres, nous avons de la chance. On peut maintenant écrire pour le plaisir d’écrire. Je crois que je suis de la génération d’écrivains qui n’a plus rien à prouver et qui écrit pour le plaisir des mots... Je ne pense donc pas avoir de combat à mener. Mais je suis de cœur avec les féministes, parce qu’elles ouvrent une voie de plus en plus large pour la gent féminine et, tant que je le pourrai je soutiendrai ce mouvement".

Parole de femme ! Une femme qui met sur le compte du hasard le fait qu’elle soit la première africaine auteur d’un roman policier. "Un hasard qui [lui] plaît beaucoup" du reste, comme ne peut pas lui déplaire cet autre hasard qui l’a conduite chez Gallimard, l’un des plus célèbres éditeurs européens.

Une femme qui, si elle ne tient pas à faire de sa plume une arme de combat, ne manque pas d’idées pour contribuer à l’amélioration de l’image de la femme africaine.

En effet, convaincue qu’il n’y a pas meilleur canal que la grande toile mondiale pour donner la parole à une plus grande majorité de femmes, Aïda a fondé musow.com le premier magazine Internet africain consacré à la femme. Un magazine dont elle prépare, avec des "complices", la parution, à terme, dans les kiosques à journaux.

Parallèlement, l’écrivain travaille de son côté. Après une "belle expérience" de nouvelles dont une publiée par les Editions de l’œil, Aïda est tombée sous le charme du théâtre, à l’issue d’un atelier sur l’écriture dramatique.

Premier résultat d’un bout du parcours avec le nouvel amour, Koro. Une pièce qui raconte l’opposition entre une mère et sa fille par rapport à l’idée de mariage. En filigrane, un conflit de perceptions de valeurs né du décalage des mentalités !

De quoi s’inspire-t-elle en général ? Eh bien, de choses qui la touchent et qui, souvent, lui font mal d’ailleurs ! Ça lui reste dans la tête, elle cogite dessus et il arrive un moment où elle décide de s’en débarrasser : bonjour, cahier d’écolier ! Un autre roman en vue après Kouty ? Aïda est trop superstitieuse pour faire un projet à long terme. En plus, "[son] plus grand défaut c’est la paresse". N’empêche qu’elle travaille sur un manuscrit qui pourrait être achevé avant la fin de l’année.

Aux jeunes qui voudraient tenter une aventure littéraire, elle conseille du courage et de l’endurance. "Il faut écrire sur ce qu’on connaît et ce qu’on aime et ne pas hésiter à faire lire son manuscrit par d’autres personnes" conclut-elle.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Aïda est une femme qui monte. Discrètement mais sûrement, avec des armes infaillibles : la sérénité et la modestie. Malgré l’ombre omniprésente de la superstition.

Voilà une jeune malienne convaincue que la littérature doit être affranchie des barrières de race et de sexe et des contraintes revendicatives, pour composer avec une vision polyphonique de l’universel à travers laquelle le plaisir de l’écrivain va à la rencontre de celui du lecteur - "tant mieux si cela peut aboutir à une prise de conscience".

Après l’avoir écoutée, on ne peut pas se tromper en disant que ’Aïda Mady Diallo est l’échantillon vivant d’une nouvelle génération d’écrivains dont l’évolution mérite notre attention.

Minga S. Siddick

13 septembre 2003

 

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